La chaleur de la journée remontait de l’asphalte et lui plombait les jambes. Pauline
sentait la lassitude la gagner ; cette route lui paraissait interminable.
- On n’a pas loupé l’allée ? Ca me paraît très long.
- On ne rentre pas tout de suite.
- Ah bon et pourquoi ?
- Il y a encore une chose que j’ai envie de faire.
Marc avait un drôle de sourire, le sourire de quelqu’un qui prépare un mauvais coup.
Le sang de Pauline se glaça. Au point où ils en étaient tout lui semblait possible. Se pouvait-il que Marc veuille la faire disparaître ?
Cette idée avait traversé son esprit de façon fulgurante. Pauline tentait de se
raisonnermais elle trouvait de plus en plus de motifs
d’inquiétude : personne ne les avait vus partir et ils étaient complètement isolés. Lorsqu’il quitta la route pour s’enfoncer dans le sous-bois, Pauline hésita à le suivre. La lumière de la lune
figeait les feuillages, projetant une ombre dure sur les traits habituellement bienveillants de Marc. Il s’arrêta brusquement et regarda autour de lui. Il inspecta le sol et repoussa du pied
quelques cailloux. Puis visiblement satisfait, il leva les yeux vers Pauline et lui tendit la main.
- Viens !
Pauline restait pétrifiée.
- Pauline ! Viens !
Marc la fit asseoir par terre, puis s’allonger. La nuit avait recouvert le sol de
sonhumidité et Pauline sentait l’odeur âcre de la terre. Marc
se pencha sur elle et luiembrassa le cou. Puis il remonta son
tee-shirt et posa ses lèvres sur son ventre, sa poitrine.Pauline perdait son regard dans la profondeur du ciel, regarder les arbres par endessous, voir les branches s’étirer, se découper sur la voûte céleste et lâcher prise.
Seuls leurs corps parvenaient encore à se comprendre. Les yeux de Pauline libérèrent
de petites larmes qui roulèrent jusque dans son cou.
Ces moments si doux soient-ils ne suffisaient plus à recoller les morceaux de leur
amour perdus en chemin.
J’observe et je comptabilise. Il y a une première chaise sur laquelle je suis assise et qui me tale
les fesses. En face, deux chaises vides semblent s’ennuyer autant que moi. Il y a deux fenêtres qui donnent sur du gris rayé verticalement par la rouille des barreaux extérieurs. Une grosse boule
orange pend bêtement du plafond en déprimant les murs de sa lumière anémiée. Il y a le vide, il y a l’attente.
Je suis comme un chien qui reste au bord de la route alors qu’il sait que son maître ne reviendra pas.
Je suis comme la goutte d’eau qui ruisselle sous la main courante et qui essaie de retarder sa chute. Je suis comme l’hirondelle qui attend le départ sur un fil électrique.
Si j’étais saine de corps et d’esprit je serais à mille lieux d’ici, dans une pièce pleine. Dans une pièce dont mes yeux ne pourraient jamais en finir l’inventaire.
- Mince, quelle heure est-il ?
Pauline sauta d’un bond du lit. Elle avait dû se rendormir. Elle attrapa son réveil : 9 heures. Elle avait rendez-vous avec le traiteur à 9h30. Elle prit le téléphone et appela la galerie.
Heureusement Julie répondit.
- Julie, c’est Pauline. Je viens de me réveiller, mon réveil n’a pas sonné. Ecoute est-ce que tu peux prévenir le traiteur qu’il vienne une heure plus tard.
- Oui. T’inquiète pas Jules n’est pas encore arrivé.
- Oui, je sais. Laissa échapper Pauline.
- Comment ça tu sais ? Releva Julie avec suspicion.
- Je t’expliquerai. A tout à l’heure.
Le remue-ménage de Pauline avait réveillé Jules. Il s’étirait, la tête en vrac. Pauline prépara son infect café et servi deux grands bols.
- C’est vraiment sympa de m’avoir accueilli hier soir. Matt ne me supporte plus. Je ne sais vraiment pas vers qui me tourner. J’ai tellement honte.
- Honte de quoi ? demanda Pauline.
- Honte d’être alcoolique. Avant j’avais honte d’être homo maintenant j’ai honte d’être alcoolo !
Prononcer ce mot semblait lui faire mal. C’était comme si chaque fois qu’il le mâchait cette réalité l’accablait un peu plus.
Pauline lui sourit.
- Jules, il faut que je me dépêche d’aller à la galerie mais je te promets qu’après le vernissage on s’attaque à ton problème. Je me sauve, fais comme chez-toi. Je te laisse les clés, à plus
tard.
Le traiteur attendait depuis dix minutes et affichait une mine contrariée. Ils devaient étudier ensemble la disposition des buffets. Pauline tenait également à tester les cocktails sans alcool. La
soirée serait non alcoolisée.
Quand il fut enfin parti, Julie passa la tête dans son bureau.
- Je peux entrer ?
Elle brûlait d’impatience de questionner Pauline sur les événements de la nuit. Pauline le savait et lui proposa de s'asseoir.
- Dis-donc il est pas très commerçant ce traiteur. J’espère que c’est pas lui qui fait le service.
- Ah oui, j’ai oublié de reparler de ça avec lui ! Il faut que je le rajoute sur ma liste. On va faire le point ensemble car j’ai peur d’oublier quelque chose. Pauline se retourna et griffonna un
papier punaisé sur un grand tableau de liège derrière
elle.
- Jules n’est toujours pas arrivé. Remarqua Julie avec un sourire plein de sous-entendus.
- Qu’est-ce que tu t’imagines Julie ?
- Mais je n’imagine rien, je constate.
- Et alors Sherlock Holmes ? Pauline s’amusait.
- Jules a passé la nuit avec toi, n’est-ce pas ?
- Jusque là tu n’as pas tort.
- Et c’était comment ? Julie était directe.
- Mouvementé !
- Non mais franchement. Je me suis toujours demandé comment il pouvait être au lit.
- Alors tu ne sais pas ?
- Qu’est-ce que j’ai loupé encore ?
- Jules est homo.
Julie blêmit. Elle semblait pétrifiée. Pauline ne savait pas comment interpréter sa réaction.
- T’as couché avec un pédé ?
- Je te dis qu’il est homo donc il ne couche pas avec les filles. Il est resté chez moi car il était mal. Il a des problèmes. C’est tout.
Pauline avait, sans s’en rendre compte, un peu haussé le ton. L’attitude de Julie, quoi qu’incompréhensible, avait quelque chose qui lui déplaisait. Julie se leva. Du blanc, elle était passée au
rouge. Elle semblait hors d’elle.
- Jules est pédé. Gronda-t’elle. Je ne peux pas supporter les pédés. Ca me dégoûte.
Elle sortit.
Pauline entendit Jules lui lancer un bonjour amical dans le couloir. Julie lui hurla : «Toi ! Ne m’approche pas. Ne me touche-pas ! Mais c’est pas vrai et je ne me suis rendue compte de rien
!».
La porte d’entrée de la galerie claqua bruyamment.
- Qu’est-ce qu’il lui prend ? S’inquiéta Jules.
- C’est le stress. Elle est en crise, il faut attendre qu’elle se calme. Répondit Pauline.
Jules repartit en haussant les épaules.
- Il vaut mieux ne rien lui dire pour l’instant. Pensa Pauline.
Elle venait de se rendre compte à quel point elle avait été aveugle. Sa merveilleuse petite équipe gagnante n’était en fait qu’un malheureux trio de paumés.
Ils couraient à la catastrophe : personne ne viendrait au vernissage. Ce serait l’humiliation complète sans compter la perte financière ! Pauline passa une semaine à broyer du
noir.
En me retournant après avoir bouclé la porte d’entrée, j’eus l’impression d’être dans
un tombeau : cette odeur de renfermé, ce manque de lumière, ce décor pesant. Tout était lourd. J’avais besoin de vide. J’avais traversé le couloir sans m’en rendre compte, comme un automate. Ma
mère me regardait. J’eus un bref instant la sensation qu’elle me contemplait. Demeurerais-je toute ma vie ce petit garçon en quête d’amour maternel ? Il suffisait qu’elle m’aime un peu pour que
j’en sois tout chamboulé. Pour que je lui pardonne.
- Lothaire, elles sont magnifiques. Que me vaut cet honneur ?
- Y a t’il besoin d’occasion pour offrir des fleurs ? Je vais chercher un vase.
Il fallait vite que je lui échappe. Bêtement je sentais mon coeur se serrer et mes yeux se brouiller.
- Prends le vert dans le vaisselier de la salle à manger.
En arrivant dans cette pièce, je tirai les voilages et ouvris les fenêtres en grand. Il fallait qu’on respire ici.
- Eh bien Lothaire, on dirait que tu as eu une bonne journée ?
Son oeil frisait.
- Tu as fait des affaires ?
- J’ai bien travaillé, oui. Si on allait au restaurant demain ?
- Lothaire, tu sais bien que c’est difficile pour moi. J’aimerais te faire plaisir mais ce ne sera pas possible. Si tu veux, on ouvrira une bonne bouteille. Tu iras la choisir à la cave.
J’étais emmuré vivant.
Comme chaque soir, nous nous retrouvions face à face pour le dîner. Dans cette salle à manger immuable. J'avais l'impression que ma vie tournait en boucle.
Je n’attendis pas le lendemain pour choisir le vin.
- Mais enfin qu’est ce qui t’arrive Lothaire ? Vas-tu m’expliquer ?
- Mais rien mère. J’ai simplement envie de vivre.
- De vivre…Répéta t’elle d’un air songeur. Elle semblait inquiète tout à coup.
- Allez trinquons à ce bon week-end qui se prépare.
J’avais senti son sourire se crisper. Pour elle s’était trop tard, elle ne pouvait plus sortir de son trou noir mais moi je pouvais encore peut-être y arriver.
- J’ai pensé que l’on pourrait refaire la décoration de l’appartement.
- Mais Lothaire, nous ne sommes pas au printemps.
- Pourquoi, il y a une saison pour ça ?
- Au printemps il fait meilleur, il fait plus clair, c’est beaucoup mieux pour les travaux. On va rentrer dans l’hiver, voyons.
Elle agitait ses mains et s'en prenait compulsivement aux couverts. Cette idée la perturbait.
- Alors je peux commencer par le grand bureau, personne ne l’utilise. J’ai envie d’en faire ma chambre.
- Mais il n’y a pas de salle de bain attenante.
- On en installera une.
- Pitié Lothaire arrête, tu m’épuises. Tu veux me tuer ou quoi ? Tu te rends compte des travaux que cela implique. Installer une salle de bain !
Elle levait les yeux au ciel.
- Arrête de boire autant. Mais qu’est ce qui t’arrive, tu vas me le dire à la fin.
Elle s’énervait. Peut-être avait-elle peur que je ne lui échappe ?
- J’en ai assez de vivre comme un vieux dans ce musée. Vous aussi vous avez l’air d’une vieille femme. Il faut dépoussiérer tout ça, sinon on va en crever.
Je n’avais jamais parlé comme ça à ma mère. Etait-ce l’alcool ou l’instinct de survie ? Elle me regardait avec stupeur. Puis elle fronça les sourcils en baissant la tête.
- C’est un peu tard pour faire ta crise d’adolescence.
C'était tout elle ça : désespérante et cinglante. Malgré son regard noir je me resservis un verre, je ne pouvais pas capituler sur tout. Je restai silencieux le reste du repas, en représailles.
Après avoir rangé la table, je partis dans ma chambre.
Cette pièce aussi était hideuse : des meubles sombres, une tapisserie à rayures verticales, des tableaux insipides, et surtout des doubles rideaux tellement épais qu’ils semblaient cartonnés. Je
m’allongeai sur le lit sans me déshabiller, les yeux fixés au plafond. Le blanc était si reposant.
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