Mardi 10 juin 2008




- Dodue ! Vanderbreloque t’attend en salle de réunion.
- Qu’est-ce qu’il veut ?
- Il reçoit un prospect.
- Je n’ai pas assez de travail, moi ! Et je suis censée faire quoi à cette réunion ?
- La potiche !
- Très drôle, Serge.
- Prends quand même un bloc-notes, ça fera plus pro !
Il me prend vraiment pour une gourde celui-là. Et Vanderbreloque ? S’il perd la mémoire, je vais demander à Sabrina qu’elle lui rajoute un dictaphone sur la prochaine commande Office Dépôt.

Je me rends donc en salle de réunion. Le type est déjà là, grand brun, pas mal, jeune loup dynamique. C’est le DirCom d’une assurance. Je me présente, je lui serre la main en faisant mon sourire Ultrabrite. Pourquoi cela m’énerve tellement quand Vanderbreloque me pose en «objet de décoration» ? Je suis son accessoire indispensable pour jouer au chef. Ce n’est pas grave, je vais seulement devoir rester au moins jusqu’à 20h pour finir tout ce qui attend sur mon bureau. Ils discutent, ils discutent. Je note, je souris, je note. Je pense à ma séance de yoga que je vais encore louper ce soir. Bon ça y est, il s’en va. Je souris encore, je crois que je vais finir par me faire une crampe.

- Bien, Dodue, viens voir. Alors t’as vu, c’est dans la poche. En plus, t’as le ticket avec ce mec, à tous les coups on aura le budget.
- ???
- Tu passes à son bureau ce soir pour récupérer les éléments qu’il nous faut pour la consult et ce sera un beau petit budget pour toi.
- Pour moi ?
Je n’arrive pas à le croire. Ce que je veux depuis des mois arrive enfin, un vrai budget rien que pour moi. Un client à moi toute seule. Finalement Vanderbreloque n’est pas si vache, ni rancunier d’ailleurs. C’est Serge qui sera vert, ce sale macho.

La journée passe à toute allure, je suis heureuse. Ça y est, je vais enfin être Chef de pub. Il est l’heure d’aller voir ce futur nouveau client. Je vérifie l’adresse, heureusement que j’ai ma voiture car c’est un peu excentré.
J’arrive enfin. Le parking en bas de l’immeuble de la compagnie est quasiment vide. Evidemment à cette heure-ci les employés de ce genre de boîte ont déjà tous fini leur journée, c’est pas comme nous ! Le portier m’ouvre et appelle mon client. Je suis déjà dans la peau de la Chef de pub, en rendez-vous pour un gros contrat. Il arrive. J’ai de la chance, il a l’air sympa, ce n’est pas comme le Clientleplusimportantdel’agence que je me coltine tous les jours avec Vanderbreloque. Je le suis dans les couloirs. C’est un vrai labyrinthe cet immeuble, je ne retrouverai jamais la sortie toute seule.
Je rentre dans son bureau. Un immense bureau avec une superbe vue surplombant la ville. Et là, je dois l’avouer, je m’y crois. Ça y est, je suis enfin rentrée dans la cour des grands. Nous nous asseyons sur un canapé. Nous discutons de professionnel à professionnel. Il me montre les anciennes campagnes. Rapidement il me propose que l’on se tutoie. Je suis aux anges !
- Je voudrais te montrer quelque chose. Ferme les yeux.
Je ne sais pas pourquoi mais subitement je ne me sens pas à l’aise. Je refuse gentiment de jouer à ce petit jeu. Il insiste, alors j’accepte. Et voilà que muée par je ne sais quel pressentiment, j’ouvre les yeux juste à tant pour éviter sa bouche sur la mienne. En une fraction de seconde, c’est la panique dans ma tête : comment me sortir de cette situation ? Et surtout, SURTOUT …adieu mon merveilleux petit budget ! Car je sais déjà qu’il ne va pas aimer s’en prendre une.

Sur le parking, je suis encore tellement paniquée que je recule sur un de ces « putain de plots ». Je ne m’arrête même pas pour regarder les dégâts. Je n’ai qu’une hâte, partir le plus loin possible. Maintenant la colère m’envahit. Mais qu’est-ce qu’il croit, que je suis prête à tout accepter pour avoir le boulot ? Alors là, je me le jure, je resterai assistante toute ma vie, mais jamais je ne coucherai pour avoir du galon. Je suis aussi furieuse contre Vanderbreloque. Une fois de plus il m’a joué un tour de cochon, il le savait, lui, comment ça allait se passer. Quel salopard !

Le lendemain au bureau.
- Alors ce rendez-vous ?
- Si vous voulez que je fasse la pute, faudra me payer plus cher ! Beaucoup plus cher !
Vanderbreloque a lui aussi compris que l’on avait perdu notre futur client. Il ne m’a pas posé de question, ni fait de remontrances. Il avait simplement la confirmation que je n’étais pas une fille docile !



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Mercredi 4 juin 2008

Pour tous ceux que la pub fait rêver...



Depuis quelque temps Vanderbreloque passe sa vie à l’agence. Je veux dire qu’il vit vraiment à l’agence . Personne n’a osé lui poser de questions mais la rumeur court que sa femme l’a viré. Impossible de
commencer la journée en douceur avec Sabrina, Vanderbreloque m’attend chaque matin à la cuisine. Non seulement il me garde un pain au chocolat, pas bon pour ce que j’ai (!), mais en plus il attaque franco sur le boulot et ça, ça a le don de me mettre de mauvais poil.

Comme si me gâcher tous les matins ne suffisait pas, il a décidé aussi de me gâcher mes soirées. Evidemment passer sa soirée tout seul à l’agence ce n’est pas vraiment drôle alors que la passer avec ses collaborateurs préférés, qu’est ce qu'on s’amuse !
Du coup, il prétexte des consults, des charrettes, pour me «demander» de rester. (Je précise juste pour ceux qui ne sont pas au courant, que dans le monde de Vanderbreloque, les 35 heures n’existent pas, pas plus que les heures sup d’ailleurs !). Je ne suis pas la seule à participer à ces merveilleuses soirées, il y a aussi Bruno le D.A., un ou une chef de pub et très souvent l’autre pomme de l’agence (en dehors de moi) Katia qui est graphiste.

Quand on bosse vraiment, le temps passe encore assez vite mais quand je sais pertinemment que je n’ai absolument rien à faire dans cette galère, je bous intérieurement, d’autant plus que mon copain n’arrête pas de m’envoyer des messages du style «alors t’as bientôt fini ?», «on est au camionneur, tu viens», «on t’attend» et j’en passe.

Ce soir, je boude devant mon ordi. J’ai décidé de refuser cette mascarade et de ne pas participer aux discussions sans intérêt qui se tiennent au studio.
- Alors, ma charmante assistante ne m’assiste pas ?
Je vois tout de suite, à ses yeux vitreux, que Vanderbreloque a picolé. Il a d’ailleurs un gobelet en plastique rempli de vin à la main. C’est un de ses nombreux problèmes la boisson. Je lui envoie un regard haineux.
- Tu n’es pas très gentille, ce soir.
Ça fait partie de mon descriptif de poste d’être gentille ?
- Allons Dodue, qu’est-ce qui se passe ?
Je ne supporte pas ce sourire de poivrot. Tant pis, il l’aura voulu.
- Vous savez que j’ai une vie en dehors de l’agence, MOI ! Et j’aimerais bien ne pas rester au bureau uniquement pour vous tenir compagnie. Quand il y a du boulot, de temps en temps, c’est d’accord mais là ça devient un peu trop fréquent à mon goût.
- Tu préfèrerais qu’on aille au restaurant ?
Qu’est-ce qu’il me raconte ? Il est complètement à côté de la plaque ou quoi ?
- Je préfèrerais être avec mon petit copain et lui aussi si vous voyez ce que je veux dire. Parce que cela commence à l’énerver toutes ces soirées à m’attendre. Un jour, je vous préviens, il va débarquer.
Je m’emporte. Pourtant, il reste toujours aussi pâteux.
- Ça, ça ne pose aucun problème, il peut venir quand il veut.
Il fait exprès.
- Je ne voudrais pas être responsable d’une rupture parce que crois-moi ma petite Dodue, c’est dur.
Qu’est-ce qu’il lui prend maintenant ? 
- Ma femme m’a quitté.
- …
- Comme ça sans rien dire, elle est partie. Sans un mot, sans un coup de fil.
- Vous êtes sûre qu’il ne lui est rien arrivé ? Elle ne vous a peut-être pas quitté ?
- Nan, je sais qu’elle est chez sa mère.
- Mais alors vous avez toujours votre appartement ?
- Oui, bien sûr.
- Mais pourquoi vous restez à l’agence ?
- Je ne peux pas être là-bas sans elle.
Je suis sur mes gardes. J’ai tellement vu Vanderbreloque pipeauter les clients que je sais de quoi il est capable. Est-ce qu’il cherche à m’amadouer pour que je regrette mon comportement et que je me sente minable d’être aussi insensible. Est-ce qu’il fait tout ça pour que je continue à sacrifier mes soirées et que je finisse par m’engueuler avec mon mec ?
Il baisse ses yeux de chien battu et se met à tripoter les post-it formant une guirlande autour de mon écran. Ça m’énerve.
- Il faudra bien vous habituer à retourner vivre chez vous. Vous ne pouvez pas continuer à squatter l’agence.
Sous-entendu
"et nous on ne peut pas continuer à passer aussi nos soirées ici !"
- C’est vrai, tu as raison. Tu pourrais venir avec moi chez IKEA, je n’ai pas le sens pratique.

-  ?
- Elle a emporté tous les meubles.
Ah l’enfoiré ! Je savais bien qu’il me préparait quelque chose. J’en ai marre, je suis juste son assistante, pas sa mère, son psy, sa bonne à tout faire !
Il va falloir que je songe sérieusement à changer de boite.



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Jeudi 15 mai 2008


Pour tous ceux que la pub fait rêver !



Il est neuf heures moins dix et je suis déjà dans l’ascenseur qui me monte à l’agence. Je suis en avance ce matin, tant mieux j’aurai plus de temps pour papoter avec Sabrina. Je sonne, la porte s’ouvre. Je vais poser mon sac dans mon bureau et j’allume l’ordi. Tout est calme le matin. La plupart des gens qui bossent ici n’arrivent pas avant neuf heures trente. J’ouvre iTunes et je lance ma nouvelle liste en montant le son. Tiens, Sabrina n’est pas encore là. Elle doit me servir une tasse de café. Je me dirige vers la petite cuisine du bureau.

Qui boit le café avec Sabrina, un sachet de la boulangerie ouvert sur la table ? Vanderbreloque ! Le boss ne vient jamais à cette heure d’habitude. Qu’est-ce qui lui arrive ? Encore un de ses coups tordus ?
- Ah Dodue ! Je savais bien que tu n’étais pas une tire-au-flanc.
J’ai bien fait d’être en avance ce matin, c’est un bon point pour moi.
- Allez viens t’assoire avec nous.
Il me tend une chais. Je jette un regard interrogateur en direction de Sabrina. Elle me sourit. Ça va.
- Tu préfères un croissant ou un pain au chocolat ?
- Un pain au chocolat.
- C’est drôle, je m’en serais doué.
Ça veut dire quoi ça ? Bon alors qu’est-ce qui se passe ici ? Vanderbreloque est encore plus en vrac que d’habitude : ses vêtements sont froissés, il est crasseux et ce qui est nouveau, c’est qu’il n’est pas rasé. Ses ongles noirs trempent dans le café en même temps que le morceau de croissant. C’est pas grave, il enfourne tout dans la bouche en même temps. Il va réussir à me couper l’envie de finir mon petit pain. Qu’est ce qu’il a fait ? Je n’en peux plus, il faut que je sache. C’est plus fort que moi.
- Qu’est ce qui se passe, vous n’avez pas dormi de la nuit ?
Il s’approche tout près de mon visage et en me soufflant dessus :
- Tu sais ce que j’aime chez toi Dodue ?
Aïe, j’ai encore dit une connerie !
- C’est que t’as pas froid aux yeux !
Et là dessus, il se lève et nous quitte. Sabrina pouffe dans sa tasse.
- T’aurais vu ta tête quand t’es arrivée !
- Mais qu’est ce qu’il fait là ?
- Je sais pas, il était déjà dans la cuisine quand je suis arrivée.
- Non mais t’as vu la dégaine. On dirait un SDF qui a hérité d’un costard ! En fin de matinée on doit aller ensemble chez Leclientleplusimportantdelaboite, il ne va quand même pas se pointer comme ça ?
- C’est pas ton problème.
- Si parce que si on perd ce client, je perds aussi mon job.
- Attends un boulot aussi pourri et aussi mal payé t’en trouveras un autre. Tu vas pas me dire que tu tiens à ton job d’assistante de Vanderbreloque, le type le plus naze et le plus ignoble que j’ai jamais rencontré !
- Fais gaffe, je te rappelle qu’il rôde.
Je retourne à mon bureau. Merde, j’ai oublié la musique à fond ! Le bureau de Vanderbreloque est juste en face du mien. Je me précipite pour quitter iTunes.
- Tu pouvais laisser, c’était pas mal. Viens voir, faut qu’on fasse le point pour notre rendez-vous de tout à l’heure.
Je prends le dossier et je le rejoins. Ça pue le fauve dans ce bureau ! Plus je le regarde et plus il me fait peur : c’est un vrai débris ! Je vais encore m’attirer ses foudres mais il faut que je lui parle : il ne peut pas aller en clientèle dans cet état.
- Excusez-moi, mais je pense que cela vous ferait du bien de vous rafraîchir (oh, le bel euphémisme !) car vous avez l’air au bout du rouleau. C’est pas forcément très bon en terme d’image.
Bon je l’ai dit, maintenant il le prend comme il veut !
- Très juste Dodue ! On va s’occuper de ça toi et moi.
Comment ça toi et moi ? Qu’est ce qu’il a pris ? Il a pas dessaoulé ou alors il a fumé un truc pas sain.
- On va faire une liste de ce qu’il me faut, note !
Au point où j’en suis je note sans plus rien rajouter, je crois que j’en ai déjà beaucoup trop fait pour aujourd’hui.
- Alors : un rasoir et de la mousse à raser, une brosse à dents et du dentifrice…
Tiens, j’aurai juré qu’il ne se lavait jamais les dents !
- Et puis aussi des lingettes car je ne me suis pas lavé.
Des lingettes Mixa Bébé ou Mr Propre ?
- Il me faut aussi une chemise propre.
- Quelle taille ?
- Je sais pas moi. Tiens tu veux pas regarder dans mon col ?
Par miracle, mon téléphone se met à sonner. Je crois que je n’ai jamais couru aussi vite pour décrocher.
- Allez demander à Sabrina et vous me le dites après !
C’est pas très sympa mais soulever les cheveux crasseux et tirer sur le col graisseux - ou l’inverse, le col crasseux et les cheveux graisseux - au risque de lui toucher la peau…c’est le coup de renvoyer le petit déj.
Il revient tout fier de lui. Je suis encore en ligne.
- C’est du 42. Tu pars tout de suite me trouver ça au Monop du coin de la rue.

Encore une belle journée qui commence !




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Vendredi 11 avril 2008


« Dodue, café ».
Personne ne lui a jamais appris à dire « s’il te plait » ? Parfois, je fais exprès d’attendre quelques minutes avant de me lever. Je reste tout de même prudente à ce petit jeu car Vanderbreloque n’aime pas que l’on titille son autorité. Aussi a-t-il tôt fait de sanctionner tout embryon de rébellion.
En plus c’est bien ma veine, la cafetière est vide. Il faut que j’en prépare une nouvelle. Je n’ai jamais su doser le café. Allez une cuillère en plus, il vaut mieux qu’il soit un peu corsé plutôt que soit du jus de chaussettes.

Je retourne à mon bureau et je fais signe à mon boss : «il coule». « Mmmme » Cela veut peut-être dire merci !?
J’en ai assez de devoir aller lui chercher son café, il ne peut pas se déplacer comme tout le monde ! En ce moment, il est de nouveau infernal. Je n’aurais pas dû faire le café aussi fort ! Je croule sous le boulot ; même les recos et les courriers aux clients c’est moi qui les rédige. Il me tient en me promettant un poste de chef de pub, mais je crois que je suis en train de me faire berner. Eh oui qui fera son travail si je ne suis plus à son service ? C’est ça le problème. Un vrai dilemme. Si je bosse moins bien, je me fais engueuler et en plus je lui fournis une excuse en or pour me refuser un poste plus élevé. Si je continue comme ça et il n’a aucun intérêt à me lâcher. Je suis piégée. Mon téléphone sonne. Une ligne interne. « Le café est passé ». C’est Sabrina, notre mère à tous.
En fait, il faudrait que Vanderbreloque s’absente quelque temps afin que je puisse prouver que je n’ai pas besoin de lui, bien au contraire. Le problème, c’est qu’il ne part jamais en vacances.
Comment le mettre hors circuit ? Allez, je vais me servir aussi un café . CAFE ! Mais c’est ça la solution. Qu’est-ce que je pourrais lui verser dans son café pour le mettre hors d’état de nuire ?

A bien y réfléchir, j’occupe un poste stratégique pour ce genre de malversation. Cette corvée m’apparaît tout à coup beaucoup plus intéressante.




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