la galérienne

Jeudi 20 août 2009


 

Terminé. Dernier mail, dernier coup de fil. Tout est OK : les annonces presse sont prêtes à paraître, les documents de promotion sont livrés, tous les intervenants sont au carré sur l’opération. Je n’ai plus qu’à faire un rapide point avec Vanderbreloque sur le dossier et je suis en week-end !

Avec les vacances des uns et des autres, je suis au bout du rouleau. Si encore Vanderbreloque était parti, je pourrais bosser tranquillement, mais il est toujours dans mes pattes. Sa femme a emmené les gosses sur la Côte et lui il est resté seul à la maison. Ce qui fait qu’il passe son temps au bureau et nous monopolise au maximum : il nous fait répondre à tous les appels d’offre qui se présentent, il organise des réunions le soir, il nous prend en otage pour manger avec lui au resto…C’est impossible de lui échapper.

-       Sabrina, t’as pas vu le chef ?

-       Il est sorti avec Bruno.

Et en plus, il fait moyen de ne pas être à l’agence quand j’ai besoin de lui !

« sorti avec Bruno » cela veut dire « réunion bistrot ». Ce qui ne présage rien de bon, il va rentrer tard, certainement pas très clair et à tous les coups ça va être foutu pour mon « point rapide ».


Et si j’allais le rejoindre au lieu de l’attendre ?

Je ne suis jamais allée boire un verre avec eux mais je connais leur repère. On pourrait s’attendre à un boui-boui crasseux dans lequel Vanderbreloque retrouverait des piliers de comptoir qui comme lui seraient adeptes de l’ongle noir et de l’épaule pelliculée. Pas du tout. Vanderbreloque bosse dans la pub. Il lui faut du  tendance, du Lounge. Il a ses habitudes dans le bar d’un hôtel du coin de la rue. Passé le hall pétant de lumière, je me retrouve dans un trou noir. Le temps que mes pupilles accommodent, j’avance à l’aveuglette sur la moquette épaisse. La climatisation me fait frissonner. Il n’y a personne. Si. Je distingue finalement deux têtes qui dépassent des dossiers des canapés au fond à droite de la pièce. Ils sont vautrés, face à face. En me rapprochant je constate que Vanderbreloque a retiré ses chaussures. Tout à coup, il sursaute en me voyant. Intérieurement je jubile en pensant « ah, ah tu croyais être pénard, eh bien à mon tour de te pourrir la vie ».

-       Ah Dodue, c’est génial que tu sois là.

-        ??

-       Assoie-toi, qu’est-ce que tu prends ?

Il lève le bras. Le gars du comptoir lance un regard blasé, il va falloir qu’il lâche son téléphone portable.

-       À nous trois, on forme le cœur de l’agence. Si je ne devais garder que deux collaborateurs, ce serait Bruno et toi.

Ils ont déjà dû pas mal écluser pour que Vanderbreloque se lance dans ce genre de dissertation, à moins que cela ne cache quelque manigance de sa part.

-       Un Perrier, s’il vous plait.

-       Vous nous remettez la même chose.

Bruno sort son Iphone et reste scotché à l’écran.

-       Je suis venue vous faire le point sur l’ouverture du magasin de demain. Tout est prêt, je vous ai apporté un dossier si vous voulez l’emmener.

-       Je te fais confiance. De toute façon c’est le même topo que d’habitude, ça fait le cinquième magasin qu’on ouvre, tu es rodée.

Je me surprends à croire que j’ai choisi la bonne option : mon week-end va débuter plus tôt que prévu !

Le serveur, toujours aussi aimable, dépose les boissons : un Perrier et deux Mojito. Je prends mon verre dans l’idée de le descendre en vitesse pour sortir de là rapidement avant que Vanderbreloque ne change d’avis. Les bulles m’explosent au nez. La gorgée que j’avale me brûle l’œsophage et provoque une quinte de toux incontrôlable. Je suis à deux doigts de cracher sur Bruno. D’un geste outré, il protége son Iphone derrière son dos. Je m’étouffe.

-       Tu aurais mieux fait de prendre un Mojito. Me nargue Vanderbreloque.

Il en commande un. Incapable d’articuler un mot intelligible entre deux toux, je me retrouve avec mon cocktail.

-       Allez, à nous ! lance-t'il, décidément en grande forme.

Il faut reconnaître qu’après le coup du Perrier, le rhum me réchauffe agréablement la gorge. À mi-verre, je commence aussi à avoir envie de me laisser aller dans le moelleux du canapé. Je n’ai quasiment rien avalé de la journée à part du café et l’alcool semble agir sur moi comme un anesthésiant. Vanderbreloque est reparti dans ses délires, Bruno ne parait pas vraiment l’écouter et moi, sans m’en rendre compte, je bois mon deuxième cocktail.

-       Tu sais Dodue, un jour il faudra que tu t’occupes d’un client toute seule.

Cela fait des mois qu’il me mène en bateau avec ça. Évidemment je n’aspire qu’à une chose : passer d’assistante à chef de pub. Il le sait et en use en permanence comme moyen de pression.

- Pour cela il te manque encore le contact client. Poursuit-il. La présence terrain, savoir imposer tes idées, montrer que tu maîtrises. Inspirer confiance. Pour demain, comme c’est un samedi, je te propose de venir avec moi à l’ouverture du magasin.

Quoi ? Même engourdi, mon cerveau a sonné l’alerte.

- C’est vrai finalement, tu n’es jamais venue assister à une ouverture. C’est passionnant. Tu verras concrètement à quoi sert ton travail : tous ces consommateurs qui se pressent à l’entrée du magasin, l’effervescence de l’événement, la reconnaissance du client face à la réussite de l’opération. C’est quand même pour ça qu’on se casse le cul. T’es pas un gratte-papier, faut sortir, te frotter à la réalité.

Je suis mal.

Dans tous les sens du terme, non seulement mon week-end est en train de s’envoler en fumée, mais en plus le rhum me fait une drôle de chaleur au creux de l’estomac et ça c’est pas bon signe.

-       Hein Bruno, qu’est-ce que tu en penses ? On pourrait y aller tous les trois. On prendrait ta voiture parce que celle de Dodue, elle est un peu petite.


Bonjour le week-end ! Je crois que je vais vomir.







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Jeudi 9 avril 2009

La galère d'une petite assistance chef de pub en agence (rubrique la galérienne).




Ce matin, il y a réunion exceptionnelle. L’ordre du jour n’a pas été précisé et dans ces cas-là, on peut s’attendre au pire. Vanderbreloque a fermé la porte de son bureau et ne veut pas être dérangé. C’est suffisamment rare pour donner l’alerte. Un à un, mes collègues, sous des prétextes bidons, défilent devant mon bureau : il est juste en face de celui de Vanderbreloque. En passant, ils jettent des coups d’œil furtifs à la porte close afin de vérifier la rumeur. Vanderbreloque nous prépare un sale coup, c’est sûr.
- Il ne t’a rien dit qui pourrait nous mettre sur la voie ?
On me soumet à la question comme si je pouvais être complice de mon bourreau !
- Je vous assure : il ne m’a pas adressé un mot. Il ne m’a même pas hurlé de lui apporter son café.
- Tu crois qu’il est viré ? suggère Serge.
- Viré ? Pourquoi tu dis ça ?
- Il est tellement naze qu’il serait logique que ça arrive un jour. C’est même étonnant qu’il soit encore Directeur.
Serge s’en va le « Régionaire » sous le bras.
- Eh Sabrina, tu sais que Vanderbreloque est viré ?
- Arrête, tu déconnes ?
- Non, c’est Serge qui me l’a dit.
- Alors si c’est vrai Dodue, ce soir, on fête ça !
- En fait ça me fait quelque chose de me dire que je ne l’aurai plus en face de moi. Que je n’aurai plus à me bagarrer avec lui. Je crois qu’il va me manquer…
- T’es malade ou quoi ? Ce type est un sale con alcoolique, et nul en plus.
- Justement, il ne retrouvera peut-être plus de travail, à son âge. Sa femme va le larguer et il va finir SDF.
- C’est ça, bin t’auras qu’à l’héberger chez toi ! Non mais t’es pas clair ou quoi. Secoue-toi et rappelle-toi tout ce qu’il nous a déjà fait endurer. Tu ne te souviens pas de nos plans pour le droguer afin qu’il nous laisse enfin bosser ?
- J’en ai des remords maintenant.
Sabrina avait beau s’énerver, me remémorer à quel point il était odieux, tout cela faisait désormais partie du passé et je n’arrivais pas à me débarrasser de ce sentiment de pitié qui m’avait envahi. Curieux. Je traînai les pieds jusqu’à mon bureau et allai me changer les idées sur le net. L’agence ne serait plus jamais comme avant.
Enfin l’heure de la réunion arriva. Il sortit du bureau avec une grosse pochette jaune.
- Dodue, en réunion.
Même ses aboiements étaient devenus doux à mes oreilles. Même son style improbable et ses cheveux gras allaient manquer au décor.
Nous étions tous là, comme une grande famille, réunis autour de la table de réunion. Chaque tête avait échafaudé sa propre hypothèse : les uns croyaient voir leur dernière heure à l’agence sonner, les autres espéraient que Vanderbreloque nous quitterait, d’autres encore imaginaient que l’agence avait perdu son plus important client.
Vanderbreloque, avec son goût immodéré pour la tragédie, se lance dans une longue tirade :
- Comme vous le savez tous, c’est la crise. (ça commence mal) Jusqu’à présent notre agence, comme une petite île dans la tourmente, avait su garder la tête hors de l’eau (ça a une tête, une île ?), mais aujourd’hui nous sommes submergés. Nous sommes sous la mer et même dans la merde (ah, il a pas pu s’en empêcher). Les caisses de la boite sont vides. Grâce à Big Boss, je vais pouvoir vous payer encore ce mois-ci.
On sent une colère sourde monter dans les rangs : bin, il manquerait plus que ça qu’on nous paie pas ! Il ouvre sa pochette jaune et en sort des enveloppes sur lesquelles est noté le nom de chacun. Nos paies en liquide ! Tout le monde se regarde : qu’est ce que c’est que ce binz ? Personne n’ose recompter mais il est sur que c’est ce que chacun fera une fois de retour à son bureau. Vanderbreloque reprend la parole :
- Ça va être dur, et c’est pour cela que nous allons essayer de trouver tous ensemble une solution. Il n’y a pas trente-six façons de s’en sortir.
Il saisit un feutre et se tourne vers le tableau blanc.
- un : nous appliquons à tout le monde une baisse de salaires. Deux : on vire une ou deux personnes et trois : les cadres de l’agence achètent des parts.
Serge est blanc de colère.
- Il nous faut les comptes de l’agence. Nous n’avons perdu aucun client alors comment cela se fait-il que tout à coup nous n’avons plus d’argent ?
- Tu sais comme moi que la comptabilité est impitoyable : il y a chiffre d’affaires et résultat. Et je crois que vous ne vous êtes pas assez inquiétés de ce que vous faisiez réellement gagner à l’agence.
- C’est de notre faute en quelque sorte !
Deux gladiateurs allaient s’affronter dans l’arène.
Contrairement à ce que pense Serge, Vanderbreloque n’est pas naze. Il est maître en roublardise. A cet instant, nous avons tous compris que l'on appliquerait la solution deux : Serge se ferait virer.
Et l’agence resterait l’agence.




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Mardi 6 janvier 2009

(la série la Galérienne continue, ou les tribulations d'une petite assistante chef de pub)


 - Dodue, va chercher le sac à courses de Sabrina, on part pour Mundolsheim.
Il m’emmène en clientèle ! En tant qu’assistante chef de pub, je ne sors presque jamais de l’agence sauf pour aller chez les fournisseurs ou les photographes lubriques. J’enfile mon manteau, je prends mon bloc-notes, le « sac à courses » et je le rattrape dans le couloir. Sur le parking.
- On va où là ?
- Je vous suis non ? Vous m’avez dit qu’on allait à Mundolsheim.
- Je veux dire, où est garée ta voiture ?
Ah parce que l’on prend ma caisse ! C’est vrai que sa voiture est soi-disant en réparation ! Cela fait un mois que ça dure. La rumeur veut qu’il ait en fait un retrait de permis pour alcotest positif. Je commence à déchanter : il a besoin d’un chauffeur. Tant pis, ne boudons pas, je serai quand même avec lui chez le client.
- Je ne suis pas retourné dans ce magasin depuis que l’agence a organisé l’ouverture. Il paraît qu’il marche très bien. Son directeur est un mec capable, on va en profiter pour lui vendre des animations commerciales.
- Ce serait bien de préparer Pâques.
- Ouais, on n’a rien fait pour Noël. Putain, je le dis tout le temps à Serge, on n’est pas assez offensif ! Je ne vais pas assez au contact, pas le temps avec ces recrutements à la con. Dodue, il faut que tu planches sur Pâques. Un truc déclinable sur l’ensemble des magasins. Imaginatif, mais pas trop clinquant, crise oblige…
- Je connais un artiste qui réalise d’énormes œufs à base de matériaux de récupération, on pourrait voir avec lui.
- Fais-moi une proposition pour la fin de la semaine, chiffrée bien sûr.
J’ai déjà des œufs plein la tête, même si je sais pertinemment que Vanderbreloque ne suit jamais mes idées. Cela me changera des dépliants promotionnels ! On se gare, le parking est déjà bondé à dix heures du matin. Ils font tous leurs achats de Noël.
- N’oublie pas le sac de courses.
Mais qu’est-ce qu’il veut faire avec ça ?
- On va en profiter pour préparer notre arbre de Noël.
- Une fête de Noël à l’agence ?
- Comme n’importe quelle entreprise, une agence de publicité se doit de resserrer les liens entre ses collaborateurs au moins une fois dans l’année. Noël me semble une occasion particulièrement bien choisie. Je vois un sapin au pied duquel les enfants viennent chercher leurs cadeaux et un verre de l’amitié durant lequel nous nous échangeons de petits présents. Nous avons bien besoin de chaleur humaine.
Pour un peu j’en aurais la larme à l’œil !
- Mais personne n’a d’enfant à l’agence ?
- Si, moi.
 - …
- Voilà, je t’ai préparé la liste des cadeaux pour les enfants. Pour les collaborateurs, je te fais confiance, tu connais mieux leurs goûts que moi.
Bin voyons !
 - Attention tu restes dans un budget de quinze euros maxi par adulte. Ensuite tu as la liste des boissons. Ah voilà le Directeur du magasin. Bonjour, Monsieur Lienardt. Vous avez vraiment un beau magasin. Ah…Je vous présente mon assistante. Elle va s’occuper des achats de notre fête de Noël. C’est bien normal que l’on se fournisse chez notre meilleur client. Pendant ce temps, nous pourrons parler de Pâques. Vous savez, on a déjà plein d’idées pour vous. Qu’est-ce que vous pensez d’animations dans un esprit environnementalo-artistique ?

Je suis restée sans voix.







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Jeudi 16 octobre 2008


- Aïe ! mais c’est quoi ce truc ?
Sabrina désigne une gomme hérissée de bouts de trombones, plantée de punaises, et même griffée d’agrafes.
- Fais attention, c’est ma poupée Vaudou.
Je range rapidement la « chose » dans mon tiroir.
- A qui t’en veux à ce point là ? C’est Vanderbreloque ? Murmure t’elle.
- Non, c’est Schwartz.

Depuis quelques semaines, j’ai fait une découverte, il y a pire que l’insulte, il y a le MÉPRIS. Je pensais pourtant être une coriace. J’encaisse plutôt bien les coups avec Vanderbreloque : son côté caractériel, ses abus de boissons alcoolisées, ses grossièretés, sa crasse…j’ai appris à gérer.. Mais est arrivé Schwartz. C’est le nouveau Monsieur Leclientleplusimportantdelaboite. Il remplace l’ancien directeur régional de la chaîne de supermarchés cliente de l’agence. En tant qu’assistante chef de pub, je ne suis normalement pas directement en contact avec lui mais c’est un homme qui n’aime pas déléguer. Il revient en permanence vers moi pour contredire ses collaborateurs, pour apporter sa touche personnelle à tous les documents publicitaires que nous réalisons. Il m’appelle sans cesse.

Le téléphone sonne. Sabrina m'annonce : c’est lui. Mes jambes flagellent, mes aisselles ruissellent. Merde, calme-toi ! Maintenant, j’ai peur du téléphone
- Vous vous obstinez encore à me mettre ces petits gribouillis. Ce sont des produits alimentaires que l’on vend, pas de la déco. Sobre, je vous ai dit. Vous comprenez ?

Schwartz ponctue chacune de ses phrases par un «vous comprenez» condescendant. Il me force à rentrer dans la peau d’une cruche. Je serre les dents. Il est un odieux et méprisant.
Au début, j’ai lutté, j’ai essayé de discuter mais impossible. Plus on discute plus on s’enfonce. Maintenant j’exécute. Cela me ronge. Ça doit ressembler à ça la torture psychologique. S’insinuer dans le cerveau de l’autre pour l’amener à douter, à se sentir minable.
De jour en jour je suis plus faible, plus fragile. Son mépris entame mes chaires. Quand je raccroche, ses mots me hantent pendant des heures. Il faut que je me ressaisisse. Je dois trouver un moyen pour devenir imperméable. Je décide donc de l’étudier méthodiquement : comment réussit-il à être aussi cinglant. Pendant qu’il me parle, j’essaie de noter quelques-unes de ses phrases : « quand est-ce que vous allez faire ce que je vous demande ? », « c’est ce que je vous explique depuis deux jours ! »…Son ton est toujours exaspéré. Je note, cela pourra peut-être me servir pour façonner un personnage détestable dans une nouvelle ! Je parviens à mettre un peu de distance avec l’autre extrémité du fil de mon téléphone, mes jambes sont plus calmes et je transpire moins.

- on passe en 115 grammes, refaites-moi le budget.
Il faut sans cesse que je rechiffre les devis, cela nous donne un boulot dingue ; ma chef de fab me déteste !
Il me prévient : « si la facture n’est pas conforme au devis, je ne la paie pas ! » Je deviens complètement parano.
Je hais cet homme. Il a réussi à devenir mon pire cauchemar ! Cela tourne à l’obsession.

Alors je massacre ma poupée Vaudou, allez savoir, avec un peu de conviction, cela va peut-être marcher !






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