Terminé. Dernier mail, dernier coup de fil. Tout est OK : les annonces presse sont prêtes à paraître, les documents de promotion sont livrés, tous les intervenants sont au carré sur l’opération. Je n’ai plus qu’à faire un rapide point avec Vanderbreloque sur le dossier et je suis en week-end !
Avec les vacances des uns et des autres, je suis au bout du rouleau. Si encore Vanderbreloque était parti, je pourrais bosser tranquillement, mais il est toujours dans mes pattes. Sa femme a emmené les gosses sur la Côte et lui il est resté seul à la maison. Ce qui fait qu’il passe son temps au bureau et nous monopolise au maximum : il nous fait répondre à tous les appels d’offre qui se présentent, il organise des réunions le soir, il nous prend en otage pour manger avec lui au resto…C’est impossible de lui échapper.
- Sabrina, t’as pas vu le chef ?
- Il est sorti avec Bruno.
Et en plus, il fait moyen de ne pas être à l’agence quand j’ai besoin de lui !
« sorti avec Bruno » cela veut dire « réunion bistrot ». Ce qui ne présage rien de bon, il va rentrer tard, certainement pas très clair et à tous les coups ça va être foutu pour mon « point rapide ».
Et si
j’allais le rejoindre au lieu de l’attendre ?
Je ne suis jamais allée boire un verre avec eux mais je connais leur repère. On pourrait s’attendre à un boui-boui crasseux dans lequel Vanderbreloque retrouverait des piliers de comptoir qui comme lui seraient adeptes de l’ongle noir et de l’épaule pelliculée. Pas du tout. Vanderbreloque bosse dans la pub. Il lui faut du tendance, du Lounge. Il a ses habitudes dans le bar d’un hôtel du coin de la rue. Passé le hall pétant de lumière, je me retrouve dans un trou noir. Le temps que mes pupilles accommodent, j’avance à l’aveuglette sur la moquette épaisse. La climatisation me fait frissonner. Il n’y a personne. Si. Je distingue finalement deux têtes qui dépassent des dossiers des canapés au fond à droite de la pièce. Ils sont vautrés, face à face. En me rapprochant je constate que Vanderbreloque a retiré ses chaussures. Tout à coup, il sursaute en me voyant. Intérieurement je jubile en pensant « ah, ah tu croyais être pénard, eh bien à mon tour de te pourrir la vie ».
- Ah Dodue, c’est génial que tu sois là.
- ??
- Assoie-toi, qu’est-ce que tu prends ?
Il lève le bras. Le gars du comptoir lance un regard blasé, il va falloir qu’il lâche son téléphone portable.
- À nous trois, on forme le cœur de l’agence. Si je ne devais garder que deux collaborateurs, ce serait Bruno et toi.
Ils ont déjà dû pas mal écluser pour que Vanderbreloque se lance dans ce genre de dissertation, à moins que cela ne cache quelque manigance de sa part.
- Un Perrier, s’il vous plait.
- Vous nous remettez la même chose.
Bruno sort son Iphone et reste scotché à l’écran.
- Je suis venue vous faire le point sur l’ouverture du magasin de demain. Tout est prêt, je vous ai apporté un dossier si vous voulez l’emmener.
- Je te fais confiance. De toute façon c’est le même topo que d’habitude, ça fait le cinquième magasin qu’on ouvre, tu es rodée.
Je me surprends à croire que j’ai choisi la bonne option : mon week-end va débuter plus tôt que prévu !
Le serveur, toujours aussi aimable, dépose les boissons : un Perrier et deux Mojito. Je prends mon verre dans l’idée de le descendre en vitesse pour sortir de là rapidement avant que Vanderbreloque ne change d’avis. Les bulles m’explosent au nez. La gorgée que j’avale me brûle l’œsophage et provoque une quinte de toux incontrôlable. Je suis à deux doigts de cracher sur Bruno. D’un geste outré, il protége son Iphone derrière son dos. Je m’étouffe.
- Tu aurais mieux fait de prendre un Mojito. Me nargue Vanderbreloque.
Il en commande un. Incapable d’articuler un mot intelligible entre deux toux, je me retrouve avec mon cocktail.
- Allez, à nous ! lance-t'il, décidément en grande forme.
Il faut reconnaître qu’après le coup du Perrier, le rhum me réchauffe agréablement la gorge. À mi-verre, je commence aussi à avoir envie de me laisser aller dans le moelleux du canapé. Je n’ai quasiment rien avalé de la journée à part du café et l’alcool semble agir sur moi comme un anesthésiant. Vanderbreloque est reparti dans ses délires, Bruno ne parait pas vraiment l’écouter et moi, sans m’en rendre compte, je bois mon deuxième cocktail.
- Tu sais Dodue, un jour il faudra que tu t’occupes d’un client toute seule.
Cela fait des mois qu’il me mène en bateau avec ça. Évidemment je n’aspire qu’à une chose : passer d’assistante à chef de pub. Il le sait et en use en permanence comme moyen de pression.
- Pour cela il te manque encore le contact client. Poursuit-il. La présence terrain, savoir imposer tes idées, montrer que tu maîtrises. Inspirer confiance. Pour demain, comme c’est un samedi, je te propose de venir avec moi à l’ouverture du magasin.
Quoi ? Même engourdi, mon cerveau a sonné l’alerte.
- C’est vrai finalement, tu n’es jamais venue assister à une ouverture. C’est passionnant. Tu verras concrètement à quoi sert ton travail : tous ces consommateurs qui se pressent à l’entrée du magasin, l’effervescence de l’événement, la reconnaissance du client face à la réussite de l’opération. C’est quand même pour ça qu’on se casse le cul. T’es pas un gratte-papier, faut sortir, te frotter à la réalité.
Je suis
mal.
Dans tous les sens du terme, non seulement mon week-end est en train de s’envoler en fumée, mais en plus le rhum me fait une drôle de chaleur au creux de l’estomac et ça c’est pas bon signe.
- Hein Bruno, qu’est-ce que tu en penses ? On pourrait y aller tous les trois. On prendrait ta voiture parce que celle de Dodue, elle est un peu petite.
Bonjour le week-end ! Je crois que je vais vomir.





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