Jeudi 3 juillet 2008
Hier soir, j’étais invitée chez une de mes anciennes copines de Lycée. Elle avait repris contact avec moi pour m’annoncer qu’elle venait s’installer dans la région. Cette nouvelle m’avait fait plaisir car, à l’époque, nous faisions les 400 coups .
Comme toujours nous étions partis à la bourre de la maison car mon cher et tendre était sorti tard du boulot. Les enfants en avaient profité pour se battre et j’avais dû changer le petit qui avait fait moyen de se renverser un verre de sirop de citron dessus. J’étais passablement énervée et je faisais la gueule ! Super ambiance. Il faut dire que nous sommes systématiquement en retard partout où nous allons !
Bref nous sommes arrivés chez Corinne. Elle nous a accueilli à bras ouverts. Je lui ai tendu un bouquet arraché in extremis des griffes d’un de mes monstres et nous sommes entrés. Elle nous a présenté ses trois enfants, tout droit sortis d’un prospectus IKKS et affublés de prénom tous plus improbables les uns que les autres.
- allez jouer dans le jardin.
Après un coup d’œil rapide au dit jardin, j’ai craint le pire. Sûre que mes enfants allaient piétiner les massifs, escalader la petite fontaine, patauger dans le bassin ou se pendre à la glycine.
Corinne m’ayant entendu faire quelques recommandations :
- Ne t’inquiète pas, il n’y a rien qui craigne dehors.
A peine rassurée (elle ne les connaissait pas !), j’ai pris place sur un magnifique canapé crème. Il n’y avait pas d’erreur, Corinne avait l’air d’une bourgeoise bien installée. Tout était bien rangé, aucun jouet ne traînait, aucune feuille de dessin, aucun bouquin. Mais où était son mari ?
- Yvan ne devrait plus tarder – il était tout de même 20 heures – il sort toujours tard du service. Alors avec ses nouvelles fonctions cela ne va pas s’arranger.
Mon homme me faisait des signes comme pour me rappeler qu’une fois de plus je m’étais énervée pour rien que nous étions encore arrivés bien assez tôt ! Nous avions donc commencé l’apéritif sans lui. Je me rendais compte que la Corinne que je connaissais avait disparu. Cette fille devant moi avait bien son visage, le timbre de sa voix mais ce n’était pas elle. Elle semblait tellement éloignée de moi que je ne trouvais rien à lui dire sinon des banalités affligeantes. Mon chéri s’ennuyait tant qu’il était sorti fumer une cigarette dans le jardin en prétextant aller surveiller les enfants. Corinne me dépeignait sa vie merveilleuse avec Yvan, cardiologue que tous les hôpitaux s’arrachaient, et ses enfants si doués, si gentils. Elle parlait avec un sourire rêveur et je me demandais d’ailleurs si elle me racontait sa vie ou si elle l’imaginait. J’étais fatiguée et j’avais faim. Le formidable cardiologue se faisait attendre. J’aurais aimé me réjouir pour elle mais je n’y arrivais pas. J’avais envie de gratter ce vernis pour être sûr qu’il ne recouvrait pas une réalité moins glorieuse. Je me disais que je n’étais pas normale. Pourquoi fallait-il que je cherche toujours la forêt cachée derrière l’arbre ?
Mes enfants commençaient à venir réclamer à manger. Ceux de Corinne étaient sages comme des images ou tout simplement figés par l’énorme énergie de leurs nouveaux copains.
Corinne claironnait :
- les enfants allez vous laver les mains, on passe à table.
Elle ne semblait pas contrariée par le retard de son mari. Le dîner était terriblement long, même une dispute (enfin !) entre les enfants de Corinne n’a pas suffi à l’animer : elle leur a calmement rappelé les règles de la maison et a sermonné Gonzague sur sa conduite. La seule bonne chose, c’était que l’ennui avait fini par gagner nos enfants qui piquaient du nez dans leur assiette. Ce qui nous a évité de passer pour des parents indignes en les disputant avec moins de flegme que Corinne. Mais où était donc la Corinne avec laquelle je riais tant ?
Enfin Yvan est arrivé. Il nous a salué, a donné un petit baiser à Corinne avec un "excuse-moi ma chérie". Corinne s’est empressée de lui faire réchauffer son repas. Je ne les supportais plus. Mais qu’est-ce que c’était que cette vie tiédasse ? La vie genre «carte postale», famille de rêve dans cadre idéal. Pouvait-on être en permanence gentil, compréhensif, patient et mesuré ? J’avais bien envie de lui rappeler certaines de ses frasques, de la voir s’engueuler avec son mec ou que ses gosses la rendent chèvre. Qu’elle s’énerve enfin, qu’elle crie …qu’elle vive !
C’était peut-être moi qui ne tournais pas rond.
Dans la voiture sur le chemin du retour nous étions éreintés par une soirée aussi molle, aussi mortelle. Moi j’étais très déçue et je savais que cela allait être douloureux de faire le deuil de Corinne. Car la Corinne que j’avais aimée n’existait plus.
Mon chéri n’était plus fâché contre ma petite colère de début de soirée et il m’avoua même :
- Je préfère que tu sois parfois un peu trop vive plutôt que d’être comme ta copine. Il n’y a rien qui m’exaspère plus que la bobo-niaiserie. Mais n’en profite pas pour autant !
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