Jeudi 9 avril 2009

La galère d'une petite assistance chef de pub en agence (rubrique la galérienne).




Ce matin, il y a réunion exceptionnelle. L’ordre du jour n’a pas été précisé et dans ces cas-là, on peut s’attendre au pire. Vanderbreloque a fermé la porte de son bureau et ne veut pas être dérangé. C’est suffisamment rare pour donner l’alerte. Un à un, mes collègues, sous des prétextes bidons, défilent devant mon bureau : il est juste en face de celui de Vanderbreloque. En passant, ils jettent des coups d’œil furtifs à la porte close afin de vérifier la rumeur. Vanderbreloque nous prépare un sale coup, c’est sûr.
- Il ne t’a rien dit qui pourrait nous mettre sur la voie ?
On me soumet à la question comme si je pouvais être complice de mon bourreau !
- Je vous assure : il ne m’a pas adressé un mot. Il ne m’a même pas hurlé de lui apporter son café.
- Tu crois qu’il est viré ? suggère Serge.
- Viré ? Pourquoi tu dis ça ?
- Il est tellement naze qu’il serait logique que ça arrive un jour. C’est même étonnant qu’il soit encore Directeur.
Serge s’en va le « Régionaire » sous le bras.
- Eh Sabrina, tu sais que Vanderbreloque est viré ?
- Arrête, tu déconnes ?
- Non, c’est Serge qui me l’a dit.
- Alors si c’est vrai Dodue, ce soir, on fête ça !
- En fait ça me fait quelque chose de me dire que je ne l’aurai plus en face de moi. Que je n’aurai plus à me bagarrer avec lui. Je crois qu’il va me manquer…
- T’es malade ou quoi ? Ce type est un sale con alcoolique, et nul en plus.
- Justement, il ne retrouvera peut-être plus de travail, à son âge. Sa femme va le larguer et il va finir SDF.
- C’est ça, bin t’auras qu’à l’héberger chez toi ! Non mais t’es pas clair ou quoi. Secoue-toi et rappelle-toi tout ce qu’il nous a déjà fait endurer. Tu ne te souviens pas de nos plans pour le droguer afin qu’il nous laisse enfin bosser ?
- J’en ai des remords maintenant.
Sabrina avait beau s’énerver, me remémorer à quel point il était odieux, tout cela faisait désormais partie du passé et je n’arrivais pas à me débarrasser de ce sentiment de pitié qui m’avait envahi. Curieux. Je traînai les pieds jusqu’à mon bureau et allai me changer les idées sur le net. L’agence ne serait plus jamais comme avant.
Enfin l’heure de la réunion arriva. Il sortit du bureau avec une grosse pochette jaune.
- Dodue, en réunion.
Même ses aboiements étaient devenus doux à mes oreilles. Même son style improbable et ses cheveux gras allaient manquer au décor.
Nous étions tous là, comme une grande famille, réunis autour de la table de réunion. Chaque tête avait échafaudé sa propre hypothèse : les uns croyaient voir leur dernière heure à l’agence sonner, les autres espéraient que Vanderbreloque nous quitterait, d’autres encore imaginaient que l’agence avait perdu son plus important client.
Vanderbreloque, avec son goût immodéré pour la tragédie, se lance dans une longue tirade :
- Comme vous le savez tous, c’est la crise. (ça commence mal) Jusqu’à présent notre agence, comme une petite île dans la tourmente, avait su garder la tête hors de l’eau (ça a une tête, une île ?), mais aujourd’hui nous sommes submergés. Nous sommes sous la mer et même dans la merde (ah, il a pas pu s’en empêcher). Les caisses de la boite sont vides. Grâce à Big Boss, je vais pouvoir vous payer encore ce mois-ci.
On sent une colère sourde monter dans les rangs : bin, il manquerait plus que ça qu’on nous paie pas ! Il ouvre sa pochette jaune et en sort des enveloppes sur lesquelles est noté le nom de chacun. Nos paies en liquide ! Tout le monde se regarde : qu’est ce que c’est que ce binz ? Personne n’ose recompter mais il est sur que c’est ce que chacun fera une fois de retour à son bureau. Vanderbreloque reprend la parole :
- Ça va être dur, et c’est pour cela que nous allons essayer de trouver tous ensemble une solution. Il n’y a pas trente-six façons de s’en sortir.
Il saisit un feutre et se tourne vers le tableau blanc.
- un : nous appliquons à tout le monde une baisse de salaires. Deux : on vire une ou deux personnes et trois : les cadres de l’agence achètent des parts.
Serge est blanc de colère.
- Il nous faut les comptes de l’agence. Nous n’avons perdu aucun client alors comment cela se fait-il que tout à coup nous n’avons plus d’argent ?
- Tu sais comme moi que la comptabilité est impitoyable : il y a chiffre d’affaires et résultat. Et je crois que vous ne vous êtes pas assez inquiétés de ce que vous faisiez réellement gagner à l’agence.
- C’est de notre faute en quelque sorte !
Deux gladiateurs allaient s’affronter dans l’arène.
Contrairement à ce que pense Serge, Vanderbreloque n’est pas naze. Il est maître en roublardise. A cet instant, nous avons tous compris que l'on appliquerait la solution deux : Serge se ferait virer.
Et l’agence resterait l’agence.



Publié dans : la galérienne - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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