Jeudi 26 février 2009


Imaginer un plan de management, inventer des appellations pompeuses, argumenter suivant des théories fumeuses ce n’était pas un problème, par contre il fallait bien penser l’articulation des actions et surtout qui les mènerait. Car il était hors de question que je fasse l’imbécile dans un quelconque vêtement de sport pendu au bout d’une corde ou rampant dans la boue. Je devais tout verrouiller afin que Gomez ne me joue pas de tour de cochon. Je ne devais pas me faire prendre à mon propre jeu. Il était deux heures du matin, j’avais tout retourné dans tous les sens : le plan me semblait parfait. J’envoyai le dossier à mon adresse de bureau et éteignis l’ordinateur. En me couchant, je ne pensais qu’à une chose : dormir.

La nuit avait été bonne. Le ciel n’était pas trop bas ce matin, je traversai le parc. A cette heure matinale, je croisais les promeneurs de chien. Je verrais peut être la Dame du Parc. En effet, elle était là glissant sa frêle silhouette entre les arbres. Grande, fine et élégante, la Dame du Parc était une grand-mère magnifique. Bien qu’elle soit plus âgée que ma mère, j’aurais aimé l’appeler maman. Elle paressait si douce. Je la croisais régulièrement dans les allées, le plus souvent seule mais aussi accompagnée d’une adolescente. Ce devait être sa petite fille. Alors je les voyais bavarder gaiement bras dessus - bras dessous. Elle me fit un petit signe de la main. La matinée était belle. Un de ses instants rares durant lequel une joie inopinée vous envahit. Un petit détail, un sourire, un rayon de soleil et l’on se dit que c’est le bonheur.
Arrivé au bureau, deux clients m’attendaient sans avoir rendez-vous. Je les fis patienter le temps de relire mon dossier de management et de le transférer à un assistant RH pour une estimation budgétaire. Je fis entrer le premier. Je le connaissais bien, c’était toujours les mêmes casse-pieds qui me rendaient visite. Parce qu’ils avaient le compte en banque bien garni, ils se croyaient tout permis. Ils traitaient leur conseiller financier comme de la merde, ils n’acceptaient aucun frais bancaire, ils venaient se plaindre des impôts que l’Etat leur réclamait… Qu’est ce que c’était cette fois, une discussion d’une heure pour gagner sept euros ? Ma mère disait toujours :  « on ne s’enrichit pas avec l’argent que l’on gagne mais avec celui que l’on ne dépense pas, n’oublie jamais cela Lothaire ! ». Il leur fallait le tapis rouge et un interlocuteur de la même caste. C’est pour cela qu’on me payait.
- On me propose un placement à 8%. Vous ne faites pas ça vous ?
- Sur du long terme ?
- 5 ans minimum.
- Et les frais ?
- Un forfait.
- Combien ?
- 5.500 euros.
- A quand même…et vous placeriez combien ?
- 10 millions.
- On parle toujours en euros ?
- Tout de même !
- Qui vous propose ça ?
- Ah, ça vous intéresse, hein ! Vous savez pas faire, vous allez me dire. C’est offshore. Bon dans les frais, y’a un billet pour aller voir le site de l’investissement. C’est un pote qui fait du business aux States qui m’a mis sur le coup. C’est du solide.
- Il faudrait que je vois le dossier. Il existe beaucoup d’escroqueries offshore. C’est toujours très alléchant et au final on a tout perdu. J’en connais plus d’un qui y a laissé des plumes.
- Tous pareils les banquiers ce qui ne vient pas de chez vous est douteux.
- Alors pourquoi vous venez m’en parler ? Vous aimeriez que je vous propose quelque chose et même si c’est un peu moins de 8. Vous dormiriez mieux la nuit, n’est-ce pas ?
- Faut peser le pour et le contre. Qu’est ce que vous proposez ?
Il avait eu du mal à la sortir cette question. Mais maintenant il était ferré, je le savais. J’enchaînai avec le second client. Il revenait avec son dossier pour de nouvelles acquisitions immobilières. Il ne voulait pas que sa femme le sache. Il y avait un petit cadeau pour quelqu’un qui lui était cher dans le package. Juste le temps de consulter ma boite mail et de répondre à quelques coups de fil et la matinée était passée. Rien n’était venu altérer ma bonne humeur. En plus nous étions vendredi et le vendredi après-midi Gomez rentrait sur Paris. Ainsi depuis qu’il nous auditait, on percevait nettement une relâche le vendredi à partir de 14 heures. C’était comme si une soupape de décompression s’ouvrait. Le bourdonnement de la ruche devenait plus intense. Même enfermé dans mon bureau, je respirais ce changement d’atmosphère. Rivière était gai, il collectait les dossiers qu’il avait commandés à chacun de ses lieutenants. Il ne se cachait pas, nous étions entre nous. Tout cela me paraissait tellement ridiculement puéril. Pourtant aujourd’hui j’avais envie de me laisser porter par cette légèreté, de plaisanter avec les autres. C’était étrange comme mon rire semblait les étonner et même les inquiéter. Je ne traînai pas au bureau ce soir, j’avais envie de rentrer. Je passai chez le fleuriste et achetai un bouquet pour ma mère, c’était tout de même ma mère. Je le fis sans arrière-pensée, sans machiavélisme. Je voulais réellement lui faire plaisir.



Publié dans : brouillons - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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