« Mais qu’est-ce que tu fais ? Quoi, tu viens de te lever ! J'te rappelle qu’on doit présenter les maquettes de Monsieur Leclientleplusimportantdelaboite à
Vanderbreloque*. Tu devais encore faire des modifs ! On va jamais y arriver. Je te conseille d’être quand même là avant lui. »
Je raccroche énervée. C’est pas vrai, on va se prendre un savon. Les maquettes du dépliant des promotions de Pâques ne sont pas finalisées et on a rendez-vous dans vingt minutes avec
Vanderbreloque. Non seulement c’est pas simple d’être l’assistante d’un dingue comme ce type mais si en plus la graphiste qui bosse sur le budget n’assure pas !
Je me suis rongée tous les ongles d’une main quand Katia arrive enfin. En tant qu’assistantes, nous devons être à l’agence à neuf heures, quelle
que soit l’heure à laquelle on ait pu finir la veille. Ceux qui ont une certaine autorité, c’est à dire les Chefs de Publicité, certains anciens ou le Directeur Artistique, arrivent vers dix
heures. Le Grand Chef, Vanderbreloque, vient quand il veut. Personnellement cela ne me dérange pas d’arriver dans les premiers. Le matin, le bureau est calme. J’ai mon petit rituel : je me sers
un café (Sabrina arrive encore plus tôt et l’a déjà fait couler) et j’allume mon ordinateur. Ensuite je consulte mes mails et je fais un tour sur mes blogs préférés où je laisse des petits
coucous. Bref je commence tranquillement. A partir de dix heures, j’ai Vanderbreloque sur le dos et là je dois être vigilante. Et puis, plus la journée avance et plus le temps passe vite. Le
matin, on a l’impression d’avoir l’éternité devant soit.
Katia est posée devant moi, pas maquillée, des épis pleins la tête
et une large marque d’oreiller sur la joue.
«T’as fait la fête ?»
Elle me fait signe de me taire en jetant des coups d’œil inquiets autour d’elle. Nous sommes en train de regarder les sorties couleurs quand Vanderbreloque arrive. Il lance un regard sévère à
Katia. Il a dû remarquer qu’elle sortait du lit. Il passe d’une feuille à l’autre (il a horreur de regarder les maquettes sur écran). Je n’ai pas besoin de le voir pour sentir qu’il n’est pas
vraiment satisfait. Le silence devient pesant. Il n’annonce rien de bon. N’en pouvant plus, j’ouvre la bouche pour commencer à présenter (justifier ?) ce pauvre travail et essayer de lui donner
une chance de passer le second tour. Je n’ai pas le temps de parler qu’il pousse un puissant : « qu’est-ce que c’est que ces merdes ? ». C’est bien ce que je craignais. Il a quand même remarqué
que c’était pas fini. Katia bredouille quelque chose mais c’est totalement inaudible. Moi je garde les yeux fixés sur les feuilles et j’attends. Tant que l’on ne me demande rien, je préfère me
faire oublier.
« Bruno !»
Vanderbreloque interpelle le D.A. qui est censé chapeauter toute la créa de la boite.
«Tu peux m’expliquer ?»
Il lui tend les feuilles qu’il froisse de colère. Bruno essaie de prendre un air détaché et s’apprête à disserter sur la question. Il aime bien disserter. Mais ce n’est pas la tasse de thé de
Vanderbreloque la petite causerie philosophique. Il s’énerve. Cette fois-ci Bruno vient de comprendre. Il se tourne vers Katia :
«Mais enfin Katia, qu’est ce que t’as foutu. C’est à chier. Attends c’est quoi ces encadrés ? Et ces dégradés ? Attends ça craint les dégradés. OK c’est Pâques mais c’est pas une raison pour
faire dans la guimauve»
Moi je regarde toujours la table même si il n’y a plus rien à y voir. C’est pour cette raison que je ne lis pas la haine dans les yeux de Katia. En s’adressant à Vanderbreloque, Bruno ajoute
:
«Je vais tout reprendre parce que là elle est complètement à côté de la plaque. Je m’en occupe et je te présente autre chose dans une heure. Ça ira ?»
«Espèce de salaud !» hurle Katia. Tous les visages du studio sortent de leur écran et la regardent avec stupéfaction. Elle est rouge écarlate et on dirait que ses yeux vont lui sortir du crâne.
Sans s’émouvoir le moins du monde, Vanderbreloque me dit «viens, on va se boire un café dans mon bureau». Ce qui veut dire «tu m’apportes un café». Tiens, il ne s’en est pas pris à moi ? Je le
rejoins.
«Qu’est ce qui se passe entre Katia et Bruno ?»
J’ouvre de grands yeux.
«Mais je n’en sais rien»
«Ils couchent ensemble ?»
Je me demande d’où il sort cette conclusion.
«Franchement je ne suis au courant de rien»
«Tâche de te renseigner car je n’aime pas ça. Tu fais du bon boulot et je n’ai pas envie que tout soit gâché par cette conne»
Je ne vais certainement pas devenir l’indic de Vanderbreloque même si il me caresse dans le sens du poil !
*le directeur de l’agence de pub pour laquelle je travaille – pour ceux qui n’ont pas suivi les épisodes de « la galérienne » - à lire absolument
d'ailleurs !
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