Lundi 30 juin 2008
Je saisis les assiettes de crudités et allai la rejoindre. Nous mangions en silence. Curieusement, elle ne posait plus aucune question sur la banque. Peut-être avait-elle deviné que c’était autre chose qui me préoccupait. Il était vrai qu’en général, je ne parlais pas beaucoup du bureau. Elle savait que la bonne marche de mon entreprise m’importait peu.
Ma mère m’avait casé à la Barclays auprès de Rivière. Frais moulu de mon Ecole Supérieure, on m’avait propulsé directeur d’exploitation. Ce n’était théoriquement pas un poste en relation avec la clientèle mais étant donné le carnet d’adresses de ma mère, j’avais rapidement dû accepter de recevoir tout le gratin de notre bonne ville. Alors Rivière m’avait aménagé un poste sur mesure.
Je détestais ce job.
La petite toux sèche de ma mère me ramena à table.
- Ce n’est pas gai de dîner avec toi. Tu pourrais faire un effort.
- Excusez-moi Mère. Marmonnais-je en baissant les yeux.
- Tu sais un jour, je ne serai plus là et tu regretteras ces moments passés ensemble.
C’était son éternel chantage : «quand je serai morte…» ou encore «je vais bientôt mourir», et bien vas-y, crève ! Je pinçai les lèvres. Elle m’exaspérait. Je partis chercher les bouchées à la reine. J’avais tellement pensé à ce moment, quand elle ne serait plus là. Je pourrais enfin vivre selon mes désirs sans craindre de lui déplaire. Je serais libre.
- C’était beaucoup trop copieux ce soir. Je vais demander à Pelen qu’ils fassent plus léger. Il ne faut pas que tu manges autant, surtout le soir.
Je ne répondis pas.
- J’ai l’impression que tu as encore grossi.
Si elle était morte, je mangerais ce que je voudrais. Je débarrassai la table et la ramenai dans sa chambre.
- Tu me mets les rouleaux ce soir ?
Elle voulait prolonger le tête à tête. Après avoir passé ma robe de chambre, je la retrouvai ; elle s’affairait à tout préparer : les bigoudis, les épingles, le petit filet brun à lui nouer sur la tête et le flacon de teinture. Elle sourit en me voyant entrer. C’était son premier sourire de la soirée. Je l’installai pour lui laver la tête. L’eau tiède inondait son crâne en faisant fondre ses cheveux. Une fois mouillée sa tête semblait avoir perdue de son volume. Mes doigts massaient son cuir chevelu. Elle ferma les yeux. Je la sentais se détendre. Je lui rinçai les cheveux, enfilai les gans en silicone et lui appliquai la teinture.
- Vous voulez une tisane, Mère ?
- Oui, c’est une bonne idée Lothaire.
La tasse réchauffait mes mains. C’était un de ses très rares instants, durant lesquels je me sentais bien, sans tension, sans reproche. Avait-elle baissé sa garde ? Je pourrais peut-être me risquer à tâter le terrain. La crispation m’envahissait de nouveau.
- Je crois que si j’avais été une femme, je serais devenue coiffeuse ou esthéticienne.
- Je ne t’aurais pas laissé faire une chose pareille. Même si tu avais été une fille.
- Mais pourquoi Mère ? J’aurais pu m’occuper de vous correctement.
- Ce n’est pas un métier digne de notre famille. Tu t’occupes de moi parce que c’est plus simple depuis que je suis malade. Tu te débrouilles très bien d’ailleurs.
- Si j’avais été une fille, je l’aurais peut-être fait encore mieux.
- Ça, personne ne pourra jamais le savoir.
- Vous n’auriez pas préféré avoir une fille ?
Pourquoi est-ce que je tournais comme ça autour du pot ?
- Non. J’ai toujours su que j’aurais un garçon et c’était ce que je voulais. Je ne me serais peut-être pas entendu avec une fille.
Comme si elle s’entendait bien avec moi ! Il était clair qu’elle n’aborderait pas d’elle-même l’ambiguïté de ma naissance. J’enroulai les fines mèches autour de gros bigoudis puis je les immobilisai en enfonçant mes épingles de couleur au plus près du cuir chevelu sans toute fois le blesser.
- Christina néglige de plus en plus son travail. Je n’arrête pas de lui répéter les mêmes choses. Ça m’épuise. Tu vois, par exemple, sur la commode en face de toi, il faut toujours qu’elle inverse le vase en opaline et la bonbonnière Lalique. On dirait qu’elle le fait exprès pour m’agacer. Il faudrait que tu lui parles.
Je haussai les épaules. Comme si Christina accordait plus d’importance à mes paroles qu’à celles de ma mère. Ma mère était un vrai dragon. Elle devait la terroriser.
- Tu lui parleras, n’est-ce pas ?
- Oui Mère, j’essaierai de la voir demain matin.
- Tu sais, les femmes, et surtout les femmes de cette condition, sont plus sensibles aux remontrances d’un homme. C’est comme ça, il faut faire avec.
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