Vendredi 30 mai 2008


Extrait


Pauline avait réservé une chambre dans un hôtel près de la gare. Elle y alla pour déposer ses bagages. Après avoir jeté ses chaussures à travers la pièce, elle s’allongea sur le lit. Une chambre d’hôtel comme une autre, impersonnelle et standardisée. Elle avait un peu de temps devant elle avant son rendez-vous avec Milo. Elle regarda la photo que la jeune femme lui avait transmise afin qu’elle la reconnaisse : un visage long, des yeux qui fixaient l’objectif un peu durement, comme par défi. Pauline était impatiente de faire sa connaissance et en même temps elle craignait de gâcher la complicité qui s’était tissée entre elles au fil de leurs échanges électroniques. Et si cette Milo n’était pas celle qu’elle imaginait. Il pouvait très bien s’agir d’un homme. Elle s’était souvent interrogée sur cette possibilité. Elle lui avait raconté ses rêves, ses fantasmes, l’amour avec Oliver. Milo exigeait toujours plus de détails. Ces questionnements l’avaient mise mal à l’aise. Elle trouvait impudique de parler de sexe. Comment choisir les bons termes ? À cet instant, elle repensait à leurs conversations. Et si elle avait eu à faire à un pervers. Un frisson couru le long de son échine. Ce rendez-vous était totalement idiot. Elle pouvait encore y renoncer, mais la curiosité était trop forte. Elle avait un avantage, elle n’avait pas envoyé de photo. Elle s’était contentée d’une description vestimentaire et rien ne l’obligeait à s’y tenir.

Elle partit en avance. Le café dans lequel elles avaient rendez-vous fut très facile à trouver. En entrant Pauline dévisagea discrètement les personnes présentes afin de vérifier que la jeune femme de la photo ne l’avait pas devancée. Non. Elle s’assit alors à une table, le dos au mur. De cette position stratégique, elle voyait tous les consommateurs ainsi que les deux entrés du café. Il n’y avait pas beaucoup de monde. Elle commanda un expresso. Tout en tournant la cuillère dans sa tasse, elle regardait autour d’elle. Parmi les hommes présents lequel pouvait bien cacher un pervers ? À quoi reconnaissait-on un pervers ? Pauline n’était plus inquiète. Elle se sentait à l’abri derrière son anonymat. Elle s’amusa à étudier les candidats potentiels. D’abord les plus vieux : il lui semblait que la perversion était un comportement qui se manifestait plutôt à partir d’un certain âge. Ensuite, les hommes seuls. Cela faisait deux candidats. Le premier, trapu, roulait des petits yeux noirs dans tous les coins. Une barbe rase couvrait le bas de son visage duquel ressortait une lèvre inférieure bouffie et obscènement rouge. Ses grosses mains jouaient nerveusement avec le cendrier. Le second semblait plus serein, dans la catégorie «je cache bien mon jeu», il lisait paisiblement un journal. A ses pieds, il y avait une mallette. Peut être un commercial ?  Le job idéal pour opérer dans toute la France sans se faire repérer.
- Pauline ?
En entendant son prénom, Pauline crut recevoir un coup de poignard dans la poitrine. Elle leva les yeux et aperçu Mikaël. Il était journaliste pour une revue concurrente.
- Excuse-moi de t’avoir fait sursauter. Je peux m’asseoir ?
- Ououi. Bredouilla Pauline. C’était pas lui quand même ?
Mikaël était du genre timide, un gentil timide. Pauline ne le connaissait pas vraiment mais elle le rencontrait très souvent aux conférences de presse. Il était du style ado attardé. Qu’est-ce qu’il faisait là ?
- Tu attends quelqu’un ? Demanda t’il en faisant signe au serveur.
Pauline regarda sa montre. Il restait un quart d’heure avant l’heure du rendez-vous.
- Oui, j’ai rendez-vous pour une interview.
- Moi aussi, mais je suis un peu en avance.
Ils se regardèrent sans ajouter un mot.
«Si c’est lui, se dit Pauline, je lui casse la figure.»
- Et qu’est-ce qui t’amène en Lorraine ?
- Un sujet.
Elle préférait rester évasive.
- Et tu restes combien de temps à Nancy ?
- Je repars demain matin.
- T’es à quel hôtel ,
- Au Novotel.
- Et tu as prévu quelque chose ce soir ?
Pauline était sur la défensive. Il était impossible qu’il s’agisse de Mikaël, il ne lui aurait quand même pas donné rendez-vous à Nancy sachant qu’ils pouvaient se retrouver à Paris.
- Dis moi c’est un interrogatoire ?
Mikaël rougit.
- Excuse-moi mais je voulais te proposer de manger un morceau avec moi ce soir. J’ai horreur de ces soirées en solitaire. Ça me fout le bourdon.
- Eh bien, tu sais t’y prendre avec les femmes.
Il tenta de se justifier.
- Ça va - Elle était un peu tendue - Je ne sais pas si je serai libre ce soir mais si c’est le cas, on peut manger ensemble. Moi non plus je n’aime pas dîner seule.
Tout à coup Pauline la vit. Elle reconnaissait son épaisse chevelure noire. Est-ce qu’elle allait lui parler tout de suite ou est-ce qu’elle se contentait de l’observer ? Leurs rapports avaient toujours cherché à être francs et directs, l’étudier à la dérobée aurait été une trahison. Elle se leva.
- Excuse-moi mon rendez-vous est arrivé. Laisse-moi ton numéro de portable, je t’appelle.




VM - 2007




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Jeudi 29 mai 2008


Finir les séances de l’atelier d’écriture par une « extériorisation » de notre travail, faire que cette dernière séance soit insolite (thème de l’atelier), voilà l’idée que nous avait exposée Danielle lors de la première rencontre.

Mardi soir, en fin de séance, nous en avons reparlé afin de mettre en commun nos différentes approches de cette proposition. En fait, nous n’y avions pas vraiment réfléchi et nous l’avons donc fait ensemble. Moi, par déformation professionnelle, j’ai toujours besoin de savoir pourquoi je mets en place une action : quel est l’objectif : s’amuser ? faire connaître l’atelier ? donner envie à des gens de participer ? lire nos textes ? Je me suis retenue car j’ai la fâcheuse tendance à prendre les choses en main. Comme je le sais et que je déteste les gens qui se comportent de cette manière, je me bride. Rapidement, le groupe s’est scindé : ceux qui étaient prêts à faire une intervention dans un lieu public, comme un bar, et ceux qui ne se sentaient pas capables de le faire.
Qu’est-ce qui coince ? On n’a pas assez de temps pour préparer, ça ne va pas intéresser les gens, on est des amateurs … et alors ?
Pourquoi avoir des idées si négatives ? Quel est le fond du problème ? Comme l’a dit une participante, c’est plutôt : je n’aime pas faire ça, je ne suis pas à l’aise et cela me demande un effort trop important.
C’est vrai que se « donner en spectacle » ou faire quelque chose que l’on a jamais fait est difficile. On a peur de l’échec, de la honte que l’on ressentira peut-être. Cette peur, cette insécurité moi cela me motive. Je n’ai jamais lu de textes dans un bar, je ne suis pas une animatrice de soirée mais je crois que je pourrais le faire. Bien sûr j’aurais un trac terrible. Ce genre de défi me met des coups de pieds aux fesses et je trouve cela très salutaire. Je déteste avoir le sentiment que je ne suis pas capable d’aller jusqu’au bout par peur (sauf le saut à l’élastique !). Si cela n’intéresse pas les gens et bien on part c’est tout, c’est quoi l’enjeu ? Son amour propre ?
Le regard de ceux que je ne connais pas n’a aucune importance pour moi. Par contre ceux dans les yeux desquels je ne veux pas lire la déception, c’est à dire mes proches, ceux pour qui j’ai de l’estime, sont beaucoup plus intimidants. L’idée d’un public « ami » est certainement plus paralysante. On ne porte pas de masque avec ses proches (en tout cas moi). L’écriture faisant partie de mon jardin secret, il est vrai que j’ai du mal à l’ouvrir à mon entourage. Mais si je devais malgré tout le faire, je le ferais. Je lutterais contre cette frilosité et puis je me jetterais à l’eau.

On se sent tellement plus fort après avoir relevé un défi !

Nous avons donc suspendu le projet. Chacun a sa façon d’avancer et dans un groupe, il faut respecter le rythme des autres. Il faut accepter que chacun prenne le temps de se préparer sinon le groupe risque de ne plus bien fonctionner.

C’est une idée à ne pas laisser tomber car je pense que d’une part, cela peut être vraiment sympa de partager des petits jeux d’écritures, comme ça, spontanément avec des publics qui ne sont pas forcément habitués à le faire, et d’autre part, partager son écriture enrichit celui qui écrit.
Je ne sais pas exactement comment cela fonctionne mais savoir que l’on va lire son texte, que l’on peut être lu est plus constructif que d’écrire seul dans son coin des mots destinés à personne.
C’est peut-être une certaine forme d’exhibitionnisme ?




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Mercredi 28 mai 2008



Elle est belle.
Je n’ai jamais vu une peau aussi noire. On dirait un pelage doux. Je la toucherais bien.
Et ses yeux.
Des papillons se sont posés sur ses paupières et ils battent sans cesse des ailes.
De longues ailes.
Elle est belle.
Elle parle, elle parle. Sa bouche ressemble à un abricot.
C’est bon les abricots, c’est sucré.
Ses mains s’agitent.
Je vois ses longs doigts et ses ongles comme des petits coquillages nacrés qui tourbillonnent autour d’elle.
Et ses seins, je n’ose pas vraiment regarder. Je peux bien jeter un petit coup d’œil.
Ils sont ronds. Comme des petits ballons hyper gonflés. On dirait qu’ils vont s’envoler.
Elle est belle mais un peu effrayante.
On dirait la sorcière Karaba.
Elle a l’air d’une guerrière. On sent qu’elle est forte.
Elle est douce et méchante à la fois.
C’est une reine.

- Qu’est-ce que t’as à mater le môme ?
- Eh, rien.



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Samedi 24 mai 2008
Pour clore ce chapitre sur le Speed dating...


Tout est mystère dans l'Amour,
Ses flèches, son Carquois, son Flambeau, son Enfance.
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette Science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici.
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
Comment l'Aveugle que voici
(C'est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ;
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;
J'en fais juge un Amant, et ne décide rien.

La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble.
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le Conseil des Dieux.
L'autre n'eut pas la patience ;
Elle lui donne un coup si furieux,
Qu'il en perd la clarté des Cieux.

Vénus en demande vengeance.
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :
Les Dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némésis,
Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.
Elle représenta l'énormité du cas.
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
Nulle peine n'était pour ce crime assez grande.
Le dommage devait être aussi réparé.

Quand on eut bien considéré
L'intérêt du Public, celui de la Partie,
Le résultat enfin de la suprême Cour
Fut de condamner la Folie
A servir de guide à l'Amour.


Jean de LA FONTAINE




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