Vendredi 28 mars 2008

Depuis quelque jours, Bruno était sur les charbons ardents. Il avait l’air absorbé par un projet qui ne semblait pas en lien avec l’agence. Il était constamment pendu à son portable, totalement indisponible.
Trop de boulot !
Finalement, je compris pourquoi.

Vendredi en fin de journée, alors que l’agence semblait plongée dans une torpeur de pré-long week-end, ceux qui traînaient au studio et n’avaient pas prétexté de rendez-vous à l’extérieur pour quitter le navire plus tôt, furent affranchis. Je discutais avec Katia en finissant mon xième café lorsque Bruno nous fit signe de le rejoindre.
« Qu’est-ce que vous en pensez ? »
Sur son écran s’affichait un doc aux allures d’invitation : en compagnie de l’artiste Bruno Leroux.
« Waou ! »
Il avait l’air très satisfait de son petit effet. « Ça en jette ! » A dire vrai, nous étions plus séduites par l’idée du vernissage que par l’invitation en elle-même. Le tableau choisi pour l’illustration du carton n’était pas très vendeuse : une sorte de visage brumeux tout gris qui ne disait pas grand chose. Mais peu importe, nous étions très fières de notre DA. Encouragé par notre enthousiasme, il nous invita à la soirée « et surtout vous n’oublierez pas votre carton ».
.../...

Katia avait re-vérifié une dernière fois qu’elle avait bien son invitation et je m’étais fait une retouche expresse de vernis dans la voiture. Nous étions parties à la bourre de l’agence et nous n’avions pas eu le temps de passer nous préparer chez nous. On avait dû squatter les toilettes du bureau. La petite galerie de la rue St Honoré brillait de toutes ses ampoules et semblait au bord de l’explosion « Je ne savais pas que Bruno était si connu ! ». A la grande déception de Katia, nous entrâmes sans que l’on nous demande notre carton,. Nous cherchions notre artiste du regard. « Ah je l’ai ». Il était en pleine conversation. « On ne va pas le déranger, j’ai la dalle moi, si on se jetait sur le buffet ? » Et au lieu de regarder les toiles de Bruno, nous nous sommes empiffrées ! De vraies pique-assiettes. Plusieurs amuse-gueule et verres de vin plus tard, Bruno nous a rejoint. Il était accompagné d’un jeune homme trapu et moustachu au visage jovial. « Il faut absolument que je te présente mes petites chéries ! » Il devait aussi avoir forcé sur l’alcool car « petites chéries » me paraissait tout de même un peu exagéré. Mais dans l’euphorie du moment tout était bon à prendre. Il nous présenta à son ami Roberto, en faisant un petit clin d’œil à Katia.
- Alors comment vous trouvez ? 
- C’est vraiment génial Bruno. 
Katia se pendait à son cou.

- Vous restez là quelques minutes, le temps que je dise au revoir à deux ou trois personnes importantes et on se fait un resto pour fêter ça. A toute !
Il repartit comme il était venu, suivi de son ombre.

- Ça va mieux entre vous ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Bin, je sais pas, euh, la dispute de l’autre jour. Vous êtes sortis ensemble… (voir panne d'oreiller ou peine de coeur ?)
- Quoi ?
Katia faillit s’étrangler avec sa tranche de pain de mie. Je me sentais un peu ridicule. En fait, c’était Vanderbreloque qui m’avait mis cette idée en tête.

- Tu plaisantes ou quoi. Roberto est le mec de Bruno.

- … !
- J’ai craqué parce que cela faisait trois nuits qu’il me tenait au téléphone pour me parler de ses problèmes et notamment de Roberto. J’étais crevée. C’était à cause de lui que j’étais en retard ce matin-là. Alors me descendre comme ça avec Vanderbreloque, j’ai vraiment pas aimé. Tu comprends ?

Oui. Pour les grosses bourdes, je me pose là.



publié dans : la galérienne communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Jeudi 27 mars 2008

tea break chez Maryane


Maryane, c’est ma voisine. Elle exerce un drôle de métier : surveillante de cobayes.

Plus précisément, elle est médecin dans un laboratoire pharmaceutique et suit des personnes volontaires pour tester des médicaments. Contre rémunération intéressante, précise t’elle, je l’ai toujours soupçonnée de faire du racolage !
Elle est « du matin » ou du « soir ». Elle a donc un peu de temps libre à la maison. Ce qui nous permet de papoter entre filles autour d’un thé : nos tea break.



- Oh putain t’as vu ma tronche ! (elle parle comme ça Maryane). Je suis moins vieille que toi et je fais dix ans de plus !
- Merci de me le rappeler, on a juste deux ans de différence !
- Qu’est-ce que je peux faire ? Je peux plus me supporter.
- Moi, quand j’ai une tête à faire peur, j’essaie de me sentir mieux : je me maquille.
- Sauf que moi, je ne sais pas me maquiller. Ma mère s’est jamais maquillée et moi non plus.
C’est vrai que je n’ai jamais vu Maryane maquillée.
- Et bien on n’a qu’à essayer.
- Je te dis, j’ai rien.
- Pas de problème, je vais chercher du matériel.
Je reviens avec ma trousse gonflée à bloc. J’ai l’impression de me retrouver des années en arrière comme quand, gamine, je jouais à me maquiller avec ma sœur. On avait des vieux rouges à lèvres qui sentaient le périmé et des fards à paupière de couleurs criardes. On s’extasiait devant nos mines grimées. On jouait aux petites bonnes femmes.
Nous nous installons à la salle de bain, assises sur le bord de la baignoire.
- On va d’abord uniformiser ton teint (attention, je lis les magazines de mode moi !), alors fond de teint, ou crème teintée ? On va faire léger.
Maryane étale la crème teintée.
- C’est pas un peu foncé ?
- Attends un peu, on va rajouter de la poudre. Et voilà que je te poudre tout ça.
- Attention, j’veux pas faire Pierrot non plus.
On tamponne des pommettes.
- J’ai l’impression que mes yeux ont encore rétréci.
- On va faire les yeux et la bouche, t’inquiètes pas.
- Le rouge à lèvres j’aime pas trop, ça fait les dents jaunes.
Maryane saute sur un crayon noir.
- Ça, avec du ricil, c’est la seule chose que j’ai eu un jour dans mon sac. Je sais comment faire, au lycée, on s’en mettait sur le bas de la paupière, à l’intérieur.
Elle est déjà à l’œuvre. Ses yeux sont rapidement cernés de noir à la Cléopâtre. Je ne veux pas tempérer son enthousiasme mais le résultat est, comment dire, « barbouillé».
- C’est pas un peu dur tout ça ?
- Ça agrandit les yeux non ?
- Je te conseille de mettre un peu de fard à paupière pour estomper le trait noir du haut, celui-là par exemple.
Ce n’est pas terrible mais je n’ose pas lui avouer. Pourvu qu’elle ne sorte pas dans cet état dans la rue.
- Tu me mets le ricil car j’ai jamais pu y arriver.
Je commence.
- Arrête de cligner des yeux, je vais te mettre la brosse dans l’œil.
J’ai les mains moites. Bon ça suffira, de toute façon elle ne va pas tarder en enlever tout ça, je crois que mon idée n’étais pas si bonne.
Maryane s’approche du miroir. Elle se scrute.
- Alors on le met ce rouge à lèvres ?
Je préfère abandonner mes conseils et la laisser choisir. Elle recule de deux pas, puis se tourne vers moi.
- Tu trouves pas qu’on dirait un travelo ?
On éclate de rire. Ouf, elle le prend plutôt bien. Là-dessus, son fils de six ans déboule. Il regarde sa mère d’un air dubitatif.
- Tu veux faire peur à tes malades du laboratoire, maman ?
Maryane s’accroupit à sa hauteur : elle n’est pas belle maman ? Le petit se rend compte qu’il a fait une bourde et se ravise : si mais tu fais un peu sorcière…une gentille sorcière.






publié dans : tea break chez Maryane communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Mercredi 26 mars 2008


C’était un jour plombé comme il y en a tant en novembre. Sa lumière blafarde recouvrait tout de sa morosité. Les corneilles criaient lugubrement. Les arbres exhibaient leurs membres nus et décharnés.
Je me tassais, seule sur ce banc, engourdie, ankylosée par la grisaille ambiante. Sans que je sache pourquoi une immense tristesse m’envahissait. J’étais en train de couler dans le paysage. Il m’absorbait, m’infiltrait. Et comme ses lianes métalliques pendant avec lassitude entre deux pylônes, je sentais mes épaules s’effondrer.

« Je peux »

Une voix avait soufflé ces deux mots et, sans attendre ma réponse, s’asseyait à côté de moi. Qu’importe, tout m’était égal. Pourtant dans un dernier soubresaut, je tournai la tête. Je fus frappée en plein cœur. Une décharge électrique venait de me ressusciter. Il y avait tellement de vie dans ce sourire. Un rayon de soleil transperça l’opacité du ciel et entra dans mon œil.

C’est ainsi que je fis la connaissance de Jun. Une rencontre au creux de la vague qui allait modifier la palette des couleurs de mon environnement.




publié dans : textes au fil de l'eau communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Mardi 25 mars 2008


Le blog de la Petite Fabrique d'Ecriture propose des jeux d'écriture à ceux qui le souhaitent, celui qui sévit en ce moment est sur le thème de "perdre". Je me suis donc mise à délirer sur le sujet et je crois que l'excès de chocolat n'est pas forcément bon pour mes neurones...perte de raison peut-être.



Qui suis-je ? Je me regarde dans la glace. Ce visage me dit vaguement quelque chose. L’impression de voir quelqu’un qui m’est familier, sympathique même, mais que je ne parviens pas à resituer.
Mon cerveau tourne dans le vide. J’incline la tête. Je me souris.

Ça ne vient pas.

Je cherche dans mes souvenirs. A part ce que j’ai mangé ce matin, le visage de l’infirmière et les explications du médecin, il n’y a plus rien dans ma tête. J’ai perdu la mémoire, m’a t’on dit.

Je ne peux pas dire si cela fait un drôle d’effet car je ne me souviens pas d’avoir été autrement. J’imagine que quand on a toute sa tête, elle doit être pleine des petites et grandes choses de la vie qui s’y sont accumulées. Moi, je n’ai rien.

Est-ce que je suis triste ? Non. J’ai de l’espace plein la tête, mon esprit n’est pas encombré. Je me sens toute neuve. L’infirmière m’a demandé : vous préférez du café ou du thé ? Je n’en savais rien bien sûr. Le mot thé me paraissait un peu abrupte, un peu court. Alors j’ai choisi café. Puis : pain ou croissant ? Le croissant était plus croustillant à mes oreilles. J’ai laissé la musique des mots guider mes choix.

Ensuite j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre pour respirer le soleil. J’étais bien. Une petite bête volante en a profité pour venir se poser sur mon poignet. Je l’ai vu replier hâtivement ses vilaines ailes sous une coque noire mouchetée. J’ai hurlé. L’infirmière s’est précipitée : il ne faut pas avoir peur, c’est une coccinelle.
Coccinelle. Tiens c’est joli comme nom mais un peu espiègle. J’ai de nouveau hurlé quand elle s’est envolée. Je n’aime pas les ailes des coccinelles.

Je remplis tout doucement ma cervelle avec des petits riens insignifiants.
C’est comme si je venais de naître et que je voyais chaque chose qui m’entoure pour la première fois, sans a priori, sans préjugé. Il faut que j’en profite car je sens que cela ne durera pas.

En perdant la mémoire, j’ai gagné une occasion de réapprendre la vie, de reconstruire le mécano de mon cerveau. J’aimerais avoir un beau cerveau, bien rangé et bien garni.

Mais peut-on faire mieux si on ne se souvient pas de ce que l’on avait avant ? Y a t’il moyen de progresser sans l’expérience ? Est-ce que, après avoir tout perdu, on peut re-construire ou seulement construire à nouveau ?






publié dans : les humeurs de Plume communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
 
Blog : Loisirs sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus